Tribune – Le spectacle vivant ne doit pas mourir

L’informateur ne pouvait que publier cette tribune.

Depuis quelques années la compagnie Cipango est implantée en Saône et Loire (du côté de Toulon-sur-Arroux). Nous avons la volonté de proposer un théâtre exigeant qui répond à un contexte territorial et notamment rural. Nous faisons partie d’une génération qui réactualise un rêve né le siècle dernier : la décentralisation. Cette histoire se raconte à partir des liens que nous tissons avec les publics. Nous avons ressenti le besoin de partir, de quitter Paris, pour nous émanciper de systèmes de production qui nous semblaient trop contraignants et parfois injustes. Nous sommes partis pour tenter de bâtir un art théâtral propre à notre génération.

Nous dialoguons et échangeons avec d’autres artistes sur nos expériences de théâtre local.

Dans ce contexte de crise et en réponse aux annonces du Gouvernement, est née une Tribune. Elle a été publiée ce matin (lundi) sur le blog Mediapart ainsi que sur un site spécialisé : profession spectacle.



Chers publics, chers partenaires, cher.e.s élu.e.s,

Le futur a déjà lieu !

Les compagnies et les collectifs que nous représentons développent depuis des années des projets de créations théâtrales, des tournées itinérantes, des festivals, le plus souvent en milieu rural, dans des territoires qui sont les grands oubliés de la politique culturelle nationale de ces dernières décennies. Nous favorisons la création contemporaine et nous favorisons la diffusion de spectacles vivants là où, justement, il n’y a pas de théâtres, pas de musées, pas de bibliothèques, ou si peu. Nous inventons d’autres façons de travailler, d’autres modes de diffusion, et « d’autres formes », avec, souvent, d’autres spectateurs, peu ou pas habitués à fréquenter les lieux de créations artistiques.
Beaucoup d’entre nous proviennent du sérail de « l’excellence française ». Diplômés des écoles supérieures d’art, de France ou d’Europe, usagers du réseau des salles subventionnées, nous avons fait le constat de la persistance d’un angle mort et avons refusé que la circulation de nos arts se définisse par l’adresse d’une élite à une autre. Aujourd’hui nos démarches se veulent locales, écoresponsables, résilientes, imaginatives, ouvertes. Elles le sont par conviction, par idéal. Elles sont le reflet d’une volonté de changement. Nous avons commencé à nous réunir, et nous sommes nombreux.
Nous sommes la dernière pierre, la décentralisation du bout du chemin. Nous travaillons au sein des écoles, des collèges, des lycées, dans les établissements pénitentiaires, dans les centres sociaux. Nous animons des centaines d’ateliers, nous formons les spectateurs de demain. Nous amorçons des rencontres nouvelles, avec celles et ceux qui n’ont accès qu’au minimum, et parfois à moins. Nous créons de petites places sur le territoire national pour qu’enfin, le théâtre, la danse, la musique, le cirque, tous les arts du spectacle soient accessibles à toutes et à tous, également, sans distinctions. Ces initiatives replacent l’humain au centre, elles ouvrent la perspective d’un nouveau contrat entre les spectateurs et les artistes.
Nous ne sommes pas seuls. Seuls, rien n’aurait été possible. Sans l’énergie d’élus locaux, sans les tissus associatifs régionaux, sans les participations bénévoles de centaines de femmes et d’hommes, rien ne serait possible. Le public est au rendez-vous, de plus en plus nombreux chaque année. Le public s’investit, car il sait qu’il faut du temps pour exister, pour créer, et que le plus difficile c’est de durer. Ce public est anonyme, moins composé de professionnel.le.s que d’ouvrier.e.s, de paysan.ne.s, d’étudiant.e.s, d’employé.e.s, de retraité.e.s ; ce public est curieux, intelligent, vif, neuf, il salue nos actions et loue nos forces de volonté.
C’est pourquoi, alors que la crise liée à la pandémie de Covid-19 a frappé de plein fouet le secteur culturel, nous adressons cet appel solennel à l’ensemble de nos partenaires publics et privés, Régions, Départements, Communautés de communes, villes, villages et mécènes, qui, depuis de nombreuses années, nous accompagnent et nous soutiennent indéfectiblement :
Ne vous détournez pas ! Préservez en 2020 les moyens d’existence que vous avez dédiés aux acteur.rice.s culturels qui agissent sur l’ensemble du territoire national, tout au long de l’année, hiver comme été, à toutes celles et ceux qui vont au bout du chemin, et engagez-vous à ne pas remettre en cause votre soutien et les campagnes de subvention en 2021 !

Et c’est pourquoi, nous souhaitons également réagir aux récentes annonces du Président de la République et du Ministre de la Culture :
Nous saluons, Monsieur Emmanuel Macron, Monsieur Franck Riester, votre décision de prolonger les droits à l’assurance chômage des intermittent.e.s du spectacle. Mais sans plus de précisions aujourd’hui sur la portée d’application réelle et concrète de cette fameuse « année blanche », il nous semble essentiel de rappeler sa nécessaire inconditionnalité et son universalité. Et nous prenons acte que cette mesure ne résout aucun des problèmes que rencontre la communauté nombreuse des travailleur.se.s précaires qui ne bénéficient pas ou plus de ces mêmes droits et exprimons notre solidarité à tou.te.s les intermittent.e.s de l’emploi, qui font tout également vivre la culture en France.
Nous saluons l’idée d’un « grand plan de commandes publiques », pourvu qu’il s’adresse au plus grand nombre. Pourvu qu’il ne soit pas l’autre nom d’une concentration de faibles moyens réservés à l’émergence – alors que les plus de trente ans n’en finissent plus d’émerger. Pourvu qu’il concerne l’ensemble du territoire et que son organisation ne répète pas le réflexe d’hyper- centralisme qui prévaut d’habitude en la matière.
Quant au souhait de voir advenir « un été culturel », nous rappelons que l’immense majorité des technicien.ne.s et artistes partagent depuis longtemps leurs pratiques hors des plateaux de théâtre, mais que nous ne saurions nous substituer aux salarié.e.s animateurs sociaux-culturels qui oeuvrent toute l’année dans l’ombre et l’anonymat le plus complet, avec génie souvent, mais toujours sans les moyens suffisants.
Enfin, nous demandons que soient publiées au plus vite des précisions sur l’agenda annoncé par le Ministère de la Culture sur les conditions de la reprise de nos activités. Nous veillerons bien sûr au respect des règles sanitaires, mais comprenez que nos pratiques se vivent en présence, dans l’instant, et pas derrière un écran. Puisque vous avez confirmé l’interdiction des rassemblements de plus 5000 personnes, nous attendons de savoir quels moyens déploiera votre gouvernement pour permettre à la multitude d’événements plus modestes d’exister cette année ?
Le changement de paradigme que vous appelez de vos voeux est d’ores et déjà une réalité pour de très nombreux acteur.rice.s du spectacle vivant. Alors au moment où vous sonnez l’heure de la « refondation » du secteur culturel, nous, comédien.ne.s, technicien.ne.s, auteur.rice.s, scénographes, costumier.e.s, musicien.ne.s, administrateur.rice.s de production, directeur.rice.s artistiques, engagé.e.s depuis des années en associations, au sein de petites, toutes petites et très nombreuses structures, vous demandons d’être pris en compte et de nous permettre de participer aux discussions sur l’avenir du spectacle vivant en France.

D’autres formes sont possibles, elles existent !

Signataires :
Festival Champ Libre (Haute-Vienne), Festival de la Luzège (Corrèze – Cantal), Festival Pampa (Dordogne), Festival Théâtre du Roi de Coeur (Dordogne), Festival des Scènes sauvages (Bas-Rhin), Festival SITU (Seine-Maritime), Festival y’a Pas la mer (Saône-et-Loire), Lynceus Festival (Côtes-d’Armor), Mostra Teatrale (Haute-Corse), Nouveau Théâtre Populaire (Maine-et-Loire), L’Ortu d’Arte (Haute-Corse), Les Rencontres de Theizé (Rhône), Le Temps Est Incertain Mais On Joue Quand Même ! (Pays de la Loire), Théâtre Bazine Festival (Yonne).

 

Toulon-sur-Arroux – Y’a pas la mer mais y’a Etienne Durot

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