Cercle « Autour de la pensée de Marx » – septembre 2018

Antonio Gramsci : un intellectuel militant critique et clairvoyant

Dans nos précédentes contributions nous avons évoqué la vie d’Antonio Gramsci et son apport original à la pensée «marxiste ». Il affirmait notamment le rôle de la volonté contre le déterminisme ambiant de son époque et l’importance de la contribution des intellectuels dans le processus révolutionnaire de la société. Avec la philosophie de la praxis, qui lie la pratique et la pensée et vice-versa, Gramsci affirme la nécessité de prendre conscience de l’héritage culturel dominant pour développer, d’une manière critique, sa propre culture. Nous poursuivons notre réflexion sur l’apport théorique d’Antonio Gramsci.

L’hégémonie culturelle

Le rôle et la place des intellectuels – Tout d’abord Antonio Gramsci a accordé à la culture une fonction historique décisive, ce qui en fait un des penseurs les plus originaux de la tradition “marxiste”. Il s’est interessé de près au rôle des intellectuels dans la société. Pour lui, les intellectuels modernes ne doivent pas s’en tenir à produire des théories mais doivent s’immerger dans l’action. Tout découle de la relation entre l’activité (théorique et pratique) humaine et les processus socio-historiques objectifs dont elle fait partie. L’histoire n’a de sens qu’en relation avec l’histoire humaine. Pour Gramsci, il n’y a pas de « nature humaine » inaltérable, immuable, mais seulement des variations historiques. Les idées, leur fonction et leur origine ne peuvent être comprises en dehors du contexte socio-historique.

Le pouvoir se gagne par les idées – La Révolution industrielle a favorisé la domination économique de la bourgeoisie qui en a profité pour remodeler les structures et les relations sociales sur l’ensemble de la société, celle-ci qualifiée de politique (la société politique c’est L’Etat, c’est à dire: l’armée, la justice, la police, le parlement, le gouvernement, l’administration,… ) ou bien qualifiée de civile (societé civile comprenant les familles, les réligions, les médias, les universités, les intellectuels, les artistes,…) dont la classe sociale au pouvoir essaie d’obtenir l’adhésion.

Pour Gramsci comme pour Marx il ne s’agit pas seulement de théoriser sur les évolutions du monde, mais aussi de le transformer. Cependant le capitalisme ne sera peut-être pas vaincu par ses seules contradictions et la Révolution d’Octobre 1917 a eu lieu dans un pays où corps intermédiaires et opinion publique ne pouvaient se donner libre cours. Et s’il ne faut pas renoncer à la «révolution permanente», celle-ci visera à terme le pouvoir central d’Etat en passant d’abord par la société civile sous forme de persuasion teintée de patience. De plus, il ne faudra pas se contenter d’être «maître des hauteurs dominantes» mais aussi «diriger» au sens de Gramsci c’est à dire s’appuyer sur les intellectuels, qu’ils soient en vue à l’aise, pour «passer de son village à l’Universel» (Kant, l’éthique de la pensée: l’éthique doit être sans préjugés, élargie, et en accord avec soi-même) ou qu’ils soient artisans modestes et opiniâtres dans des actions de tous les jours, portant sur le penser, voir, parler, écouter, sentir.

Le bloc historique

La classe dominante bourgeoise, en tant que hégémonie culturelle, sait réaliser et maintenir un “bloc historique” de forces sociales et politiques contradictoires par leurs ideologies. La structure, c’est à dire les rapports de production, et les superstructures, c’est à dire les instances politiques, juridiques et culturelles, forment un “bloc historique” qu’on ne peut pas séparer. Selon Gramsci l’antagonisme entre la classe capitaliste et la classe prolétaire peut conduire à un renversement du système de production seulement si la force sociale dominée arrive à une prise de conscience suffisante pour ce renversement. Gramsci affirme “La structure et les superstructures forment un -bloc historique-, c’est à dire que l’ensemble complexe contradictoire et discordant des superstructures est le réflet de l’ensemble des rapports sociaux de production. Par conséquent seulement un système d’ideologies totalitaires exsprime rationnellement la contradiction de la structure et représente l’existence des conditions objectives pour le renversement de la praxis. Si se forme un groupe social homogène à 100% par l’idéologie, ceci signifie que les prémisses existent à 100% pour ce renversement” (cahiers de prison – le matérialisme historique)

La pensée de Gramsci dans le monde

Suivant les données de la Bibliografia gramsciana, fondée par John M.Cammett, et de l’International Gramsci Society, il existe plus de 18000 études consacrées au philosophe, homme politique et révolutionnaire italien, publiées dans une quarantaine de langues (2 500 en anglais, 600 en japonais). Preuve de la richesse de sa pensée, mais aussi de la difficulté à définir, sans trop de simplifications, «ce que Gramsci a vraiment dit ». S’il est normal que son œuvre (dont il faut rappeler qu’elle a été pour une large part rédigée en prison, qu’elle a de ce fait un caractère non systématique, et qu’il a fallu plusieurs décennies pour en présenter une édition scientifique) fasse l’objet d’une multitude d’interprétations, il apparaît plus paradoxal qu’après avoir constitué l’une des assises fondamentales du « marxisme » d’après Marx, elle soit, depuis le début des années 80, «annexée» par la pensée d’extrême droite. Il y a même eu un Sarkozy, philosophe bien connu, pour déclarer (au Figaro) : «Au fond, j’ai fait mienne l’analyse de Gramsci : le pouvoir se gagne par les idées.» (Libération – 2.8.16)

Le diagnostic de Gramsci a inspiré bon nombre d’actions dans le monde entier parfois mal à propos et le plus souvent vouées à l’échec.

  • Juan Peron en Argentine, où l’Etat s’appuiera sur un prolétariat organisé en un grand syndicat, donc non autonome.

  • Le «Printemps arabe» en Égypte notamment, où , du fait de l’ignorance des intellectuels en matière de géopolitique, et sous l’apparence d’un chaos révolutionnaire, ce pays a connu une aggravation de l’emprise du capitalisme financier.

  • Le mouvement parisien «Nuits debout» hostile à une réflexion partagée avec les intellectuels en vue, donne la voix à ceux qui n’étaient pas préparés en tant que « intellectuels organiques » ( selon Gramsci, ceux de la base, certes, mais organisés en partis ou syndicat )

Jacky JORDERY, Serge ROIGT, Bruno SILLA – Montceau-les-Mines, le 19 septembre 2018

A suivre…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *