Blanzy – Robert Simon, abattu en juillet 1944, il est aujourd’hui Mort pour la France

Après avoir appartenu aux premiers groupes de jeunesse résistante du bassin montcellien nés dans l’orbite communiste durant l’été 1943, Robert Simon fut abattu sommairement le 30 juillet 1944 en même temps qu’un jeune Polonais du département de l’Ain, au lieu dit “le Pont de Pierre-chaude” à Saint-Bérain-sous-Sanvignes. Fait notable, agissant sur ordre, les tueurs appartenaient à un détachent de maquisards FTP.

La rumeur répandue alors, accusant les victimes d’avoir été de faux résistants coupables d’actes de pillage, mit une chape de plomb sur leur mémoire.

Récemment, un travail historique approfondi permit d’éclaircir les frictions existant avant la Libération au sein des mouvements résistants du bassin minier (gaullistes AS / communistes FTP, groupes jeunes / adultes), et permit de lever l’omerta.

Sur ces bases, la famille (ses neveux et nièces), qui n’avait jamais cessé de croire en la pureté des convictions résistantes de Robert Simon, déposa fin 2019 une demande d’attribution de la mention MORT POUR LA FRANCE auprès de l’ONACVG (office national des anciens combattants et victimes de guerre). La demande fut soutenue par l’ANACR71.

Le 30 juin 2020, la famille était avisée que la mention MORT POUR LA FRANCE était accordée (voir ci-dessous), le nom de Robert Simon pouvant dès lors être gravé sur le monument aux morts de Blanzy.

La cérémonie organisée ce samedi 20 novembre par la commune de Blanzy, vaut réhabilitation publique de Robert Simon.



Cérémonie du 20 novembre 2021 à Blanzy

Parcours de Robert Simon (1919 – 1944)

Synthèse des éléments contenus dans « Les Téméraires », un ouvrage signé Jérémy Beurier et Gérard Soufflet à qui nous devons les informations que nous publions ci-dessous.

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Naissance – Robert Simon est né à Blanzy (Saône-et-Loire), le 2 octobre 1919 ; son père, facteur municipal, allait mourir le mois suivant. Sa mère, désormais seule pour élever dix enfants, se vit attribuer le poste de concierge de l’abattoir.

Profession – Après sa scolarité primaire, Robert Simon est d’abord employé comme manœuvre chez le bonnetier Gerbe, où travaille déjà un de ses frères, Louis, né en 1916. Il passe ensuite quelque temps au service d’une entreprise de maçonnerie, avant, à la veille de ses 20 ans, de se faire embaucher, le 21 juin 1939, aux Houillères de Blanzy, comme manœuvre au puits des Alouettes ; il est très rapidement employé au fond.

Environnement social – C’est celui de la jeunesse ouvrière puis celui des mineurs du nord du bassin, avec deux spécificités : 1/ sa proximité avec les jeunes Polonais parmi lesquels vont se recruter ses amis les plus proches Marian Grzeskowiak et Florian Smolarek, puis celui qui mourra à son côté, Stanisław Dziubek, 2/ son immersion parmi la jeunesse du quartier du Bois-du-Verne, quartier composite où Français, Polonais, Italiens sont particulièrement remuants et vifs à s’engager ; membre du club de Football, Robert Simon trouvera là une compagne (Claudia Mouche), son meilleur camarade de combat (Florian Smolarek) et un réseau de contacts fidèles dans la population.

Campagne 1940 – La guerre déclarée, Robert Simon fut mobilisé tardivement, le 5 juin 1940, alors que la défaite était proche. Démobilisé le 18 janvier 1941, il reprit son travail au puits des Alouettes le 27 février.

Participation à la Résistance – Toutes les sources sont rassemblées au dernier chapitre.

Le parcours de Robert Simon comporte plusieurs phases :

1 – Participation au « Front Patriotique de la Jeunesse » FPJ (été à octobre 1943) :

Le FPJ constituait l’organisation de jeunesse des FTP ; ses membres étaient sédentaires et chargés d’actions d’appui non armées : distribution de la presse communiste dans les quartiers, actions symboliques lors des anniversaires patriotiques de l’année 1943 (14 juillet, bataille de Valmy le 20 septembre, 11 novembre), repérage et guet lors des opérations de sabotage des premiers FTP adultes…

2 – Maquis FTPF de la Charmée, près de Chalon-sur-Saône

Créé à l’initiative de la direction communiste départementale en septembre 1943, ce maquis reposa en presque totalité sur des volontaires de la jeunesse FPJ du bassin montcellien. La présence de Robert Simon y est avérée dans la période initiale, mais il n’y fit qu’un court passage..

3 – FUJP « Forces unies de la jeunesse patriotique » et participation au « groupe de choc »

Fin novembre 1943, le FPJ se fondit dans cette nouvelle organisation unitaire qui venait de se créer nationalement sous l’égide du Conseil National de la Résistance. Son chef local était Marcel Dérozereuil ; Robert Simon et son ami Florian Smolarek en devinrent automatiquement membres. Formation armée destinée à lutter contre le recrutement des jeunes pour le STO, les FUJP du bassin minier se dotèrent en décembre 1943 d’un « groupe de choc » d’une dizaine de combattants, parmi lesquels Simon et Smolarek. A ce titre, ils allaient participer à plusieurs actions armées. Les enquêtes de police, contemporaines des faits pour certaines, postérieures à la Libération pour d’autres, permettent d’établir des actions auxquelles a participé Robert Simon, la plupart du temps en compagnie de Smolarek.

Principales actions FUJP auxquelles a participé Robert Simon:

– 5 janvier 1944, exécution de l’ingénieur des mines Jean Bousquet, en représailles à son comportement lors de la grève des mineurs d’octobre 1943, action FUJP menée pour le compte de l’organisation FTP.

– Nuit du 17 au 18 janvier 1944, enlèvement de l’hôpital des mines, où il était gardé par deux gendarmes, du résistant blessé, Konrad Makilla, membre lui-aussi du groupe de choc FUJP.

– 21 janvier 1944, arraisonnement du véhicule de l’épicier Stéphane Goujon, forcé de conduire Makilla dans une cache à Chalon-sur-Saône (opération exécutée, mais sans trouver la cache espérée, donc retour à Montceau).

– 26 janvier 1944, réquisition de tickets d’alimentation à la mairie de Sanvignes-les-Mines.

– 8 février 1944, exécution de l’inspecteur de police de sûreté Jean-Marie Régnier, sur décision interne aux FUJP.

Pour des raisons détaillées plus loin, cette action eut de graves conséquences, qui contraignirent Robert Simon et Florian Smolarek à quitter le bassin minier.

– 21 février, dernière action locale en prévision de ce départ, désarmement d’un groupe de gardes de la mine, prise de deux pistolets.

4 – Compagnie Lorraine des maquis gaullistes (FFI) de l’Ain

On ignore comment Robert Simon rejoignit les maquis de l’Ain. Son camarade Florian Smolarek avait de son côté rejoint le maquis AS de Chauffailles auquel appartenait déjà son frère.

Ainsi que le montrent les archives de la compagnie « Lorraine » des maquis de l’Ain, le nom de Robert Simon est mentionné aux effectifs à sa création en juin 1944 ; il porte alors le nom de guerre de « Bernard ». Le jeune Polonais de Miribel (Ain) qui mourra avec lui, Stanisław Dziubek « Stanis », est incorporé simultanément. Robert Simon passera au Groupe Franc de la compagnie (appelé d’abord GF « Paul », puis GF « Benoît »), rejoint bientôt par « Stanis ». Le 11 juillet 1944, les Allemands lançaient un effectif global estimé à 35 000 hommes à l’assaut du large dispositif FFI qui occupait les massifs montagneux à l’est du département. La compagnie « Lorraine » participa à ces combats ; une partie – où se trouvait Robert Simon – fut envoyée en renfort des unités qui bloquaient l’avancée allemande près du village de Trébillet. Au terme de ces combats, neuf maquisards de la compagnie Lorraine étaient portés disparus, dont Robert Simon et Stanisław Dziubek…

5 – Retour au bassin, minier, exécution

Le 25 juillet 1944, exténués, ils arrivaient à Blanzy, au domicile de la mère de Robert Simon. Ils en repartaient le 27 juillet avec le projet de rejoindre un maquis de la région montcellienne.

C’est le 30 juillet 1944, alors que Robert Simon était venu visiter une famille amie à Saint-Bérain-sous-Sanvignes, qu’ils étaient tous deux arrêtés dans un café de la commune par des jeunes maquisards appartenant à un groupe FTP local. Dans la demi-heure qui suivit, conduits au bas du village aux yeux de toute la population assemblée (des témoins sont encore vivants), ils y furent exécutés au lieu-dit le « pont de Pierre-chaude ».

Origine de l’omerta sur les exécutions de Simon et Dziubek

A – La rumeur qui fut répandue au moment des faits disait que les deux hommes s’étaient rendus coupables d’actes de pillage dans des fermes, préjudiciables à l’honneur de la Résistance. Cette accusation commode n’était cependant appuyée sur aucun fait précis pouvant leur être imputé durant le court laps de temps où ils n’étaient plus chez la mère de Robert (27 au 30 juillet).

B – Une première enquête de gendarmerie fut menée en novembre 1944, peu de temps après la Libération ; elle se limita aux témoignages de deux maquisards du groupe FTP local. Leur position fut la même, exprimée synthétiquement par l’un d’eux :

 » SIMON avait été signalé à plusieurs reprises à notre Chef de Groupe … comme étant un faux maquisard et faisant partie de la Gestapo, au service des Allemands.

(…)

Les autres camarades ayant pris part à l’exécution de SIMON et du Polonais qui l’accompagnait ont tous été tués à Autun, lors de la prise de cette ville par les F.F.I. »

L’impossibilité morale de toucher alors à la mémoire des récents « martyrs d’Autun » mit fin aux questionnements et l’enquête en resta aux dires des tueurs, sans en chercher la confirmation.

C – Parallèlement la famille Simon tenta de faire réhabiliter Robert, localement puis en prenant contact avec le président du comité départemental de Libération, Vincent Bertheaud, issu du mouvement Combat. En janvier 1947, celui-ci les dissuada de saisir le procureur de la République et leur conseilla de se rapprocher de Claudius Simon, oncle du défunt et alors maire communiste de Blanzy, lequel lui paraissait le mieux placé pour trouver l’explication du meurtre.

D – 10 ans plus tard, en juillet 1957, une seconde enquête de gendarmerie fut menée à l’initiative des autorités administratives du département de l’Ain, qui avaient été saisies d’une demande de la mention « Mort pour la France » en faveur de Stanislaw Dziubek. L’enquête fut plus sérieuse que celle de 1944, en particulier la mère de Robert Simon fut cette fois entendue, mais aucun acte de brigandage ne put à nouveau être établi. En conséquence, par note du 25 février 1960, le préfet de l’Ain exprima un avis favorable à l’attribution de la mention « Mort pour la France » à Dziubek, indiquant que « faute d’éléments à charge, seuls ses antécédents élogieux peuvent être retenus et ils sont de nature à justifier un avis favorable. »

E – Officiellement Robert Simon ne bénéficia pas de la même mansuétude, mais dans la mémoire de la commune de Blanzy, il garda l’estime de tous et durant de longues années après la guerre, sa tombe fut honorée chaque année par quelques anciens résistants et amis d’enfance.

Ainsi, aucun fait expliquant la double exécution n’étant établi postérieurement au retour de Robert Simon en Saône-et-Loire, on est logiquement conduit à penser qu’avait seulement été appliquée une décision de liquider Simon prise par la hiérarchie FTPF antérieurement à son départ du bassin minier, fin février 1944, en pleine période d’actions du groupe de choc FUJP.

L’hypothèse la plus solide, reprise en main d’un mouvement de jeunesse incontrôlable

Revenons à ces premières semaines de l’année 1944 où la nouvelle organisation des FUJP s’était particulièrement distinguée. A la chute du maquis FTP de la Charmée, le 27 décembre 1943, la plupart des rescapés originaires de la région montcellienne décidèrent de rompre avec la résistance communiste et de rejoindre la résistance gaulliste derrière leur chef charismatique Marc Boillet (originaire de Chagny) ; ils revinrent vers Montceau et furent intégrés en janvier 1944 dans la structure AS locale où certains constituèrent, eux-aussi, un groupe de choc (le groupe « Marc Popeye »). Retrouvant les camarades qu’ils avaient côtoyés précédemment, à Montceau ou au maquis FTP de la Charmée, ils fraternisèrent naturellement, en dépit des organisations concurrentes dans lesquelles ils se trouvaient désormais.

La perméabilité alla croissant entre jeunes résistants montcelliens nouvellement gaullistes (AS) et jeunes FUJP issus des FTP (dont Simon) : sans en référer à quiconque, ils avaient en particulier uni leurs forces pour faire évader Konrad Makilla (FUJP), opération dirigée par Marc Boillet (AS).

L’élimination de l’inspecteur Régnier par Simon et Smolarek, décidée au sein des seuls FUJP, révéla que l’organisation FUJP était devenue incontrôlable.

Tout porte à croire que la direction FTP choisit à ce moment de les exécuter, car considérés comme étant les meneurs. Smolarek le premier eut vent de cette menace et se réfugia chez un particulier insoupçonnable, au bourg de Saint-Bérain-sous-Sanvignes. Dès lors les deux hommes se mirent à préparer leur fuite, loin du bassin minier.

C’est alors qu’intervinrent les deux rafles policières qui allaient marquer la mémoire montcellienne. Celle des Allemands dans la nuit du 20 au 21 février 1944 décapita la résistance gaulliste (arrestation et suicide de son chef Henri Vairon) ; celle de la police française (sûreté de Dijon) dans la nuit du 21 au 22 février, était centrée sur les FUJP avec, en ligne de mire, Simon et Smolarek. L’un était déjà à l’abri, l’autre, Robert Simon, réussit à quitter l’agglomération grâce à ses appuis dans la population du Bois-du-Verne… Ils gagnèrent alors les maquis gaullistes (Ain et Chauffailles).

Quand, cinq mois plus tard, Robert Simon réapparut dans le bassin minier au retour de l’Ain, le verdict de février aurait donc été appliqué, avec d’autant moins de réticence qu’il avait déserté la résistance communiste en passant chez les Gaullistes.

Florian Smolarek, bien que frappé de la même vindicte, en échappa. Il avait en effet pris la précaution de faire répandre la nouvelle de sa mort au maquis de Chauffailles, puis de ne revenir à Montceau que le jour de la Libération, fondu dans les troupes du 3ème bataillon FFI du Charolais, au sein duquel il s’était couvert de gloire. Un autre Polonais, compagnon de Simon, était mort à sa place.

Cette hypothèse, très fortement étayée, montre que la mort tragique de Robert Simon trouve très probablement son explication dans les tensions existant au sein de la Résistance au début de l’année 1944. Ces circonstances fratricides n’enlèvent rien à la pureté et à l’extrême opiniâtreté de son engagement résistant, jusqu’à ses derniers jours, sa motivation permanente étant la libération du pays et la chute du régime collaborateur de Vichy. Victime d’une période cruelle, on ne peut que convenir qu’il est bel et bien « Mort pour la France ».

Honneur rendu à tous les compagnons de Robert Simon

Les jeunes du bassin minier qui avaient participés aux mêmes groupes que Robert Simon et mené souvent les mêmes actions furent tous reconnus Morts pour la France, lorsqu’ils furent tués au combat, fusillés ou disparus en déportation.

Ni meilleur ni pire que chacun d’eux, il aurait été paradoxal et injuste qu’il ne bénéficie pas de la même reconnaissance.

Rappelons-nous également l’avis motivé du préfet de l’Ain accordant après enquête la mention « Mort pour la France » à Stanisław Dziubek, le maquisard AS de l’Ain qui fut exécuté avec Robert Simon..

Quant à son « binôme » permanent dans le bassin minier, Florian SMOLAREK, il eut la chance de survivre et reçut la Croix de Guerre avec étoile de bronze.

Principales sources

Archives départementales de Saône-et-Loire et Côte-d’Or

Archives de la Justice militaire (Le Blanc) Dossier d’instruction du procès de René Liou-Tchen-San, inspecteur de la XIème brigade de police de Sûreté de Dijon, devant le tribunal militaire permanent de la 7ème région militaire (Dijon). Non-lieu du 19 juillet 1948.

SHD Vincennes : dossiers personnels de la plupart des acteurs in série 16P

SHD Caen (BAVCC) : idem in série 21P, voir en particulier le dossier Dziubek contenant les enquêtes de la gendarmerie de S&L et des RG de l’Ain qui aboutirent à l’attribution de la mention MPF (voir ci-dessous).

Livre : Terrier Georges et Beer Robert-Michel, “Avec les maquis de l’Ain : la compagnie Lorraine, une unité parmi les autres…”, édité par l’association des anciens des maquis de l’Ain et du Haut-Jura, Bourg-en-Bresse, 1988.

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