Histoire – De la Résistance aux pavés de Mai 68 : Génelard dévoile son passé

Le long de la tranchée du canal du Centre, à Génelard, l’Histoire ne dort jamais tout à fait. Elle affleure dans les pierres humides, dans les reflets sombres de l’eau, dans le silence des anciens chemins. Guidés par Jean-François Jaunet, maire de la commune et conteur passionné de la mémoire locale, les visiteurs avancent au fil d’une déambulation où chaque pas semble réveiller un fragment du passé.

Ici, pendant l’Occupation, le canal fut bien davantage qu’une voie navigable, il matérialisait la ligne de démarcation. Une frontière invisible et pourtant terriblement réelle. A proximité du passage à niveau, l’ancienne gendarmerie servait de poste de contrôle aux soldats allemands. On y vérifiait les papiers, on y surveillait les allées et venues, on y faisait peser la peur sur les habitants.

Jean-François Jaunet s’arrête un instant devant le pont. Sa voix baisse presque naturellement, comme si le lieu lui-même imposait le respect. « Pour aller au cimetière, le convoi funéraire devait traverser cette ligne de démarcation. Des gens passaient et ne revenaient pas nécessairement… et l’on ne savait pas toujours ce que contenait le cercueil », raconte-t-il à ses hôtes suspendus à ses paroles.

Dans cette phrase flotte tout le mystère des années noires, la Résistance, les passages clandestins, les risques pris en silence par des anonymes devenus héros malgré eux.

Plus loin, devant l’ancienne maison de l’éclusier, une autre histoire ressurgit. Celle d’une jeune femme dont la beauté faisait tourner les regards dans tout le village.

« La fille de l’éclusier était la plus belle de Génelard », sourit le maire. « Volontairement, elle avait séduit un officier allemand pour le conduire dans un guet-apens où il fut abattu par des résistants. En représailles, les Allemands prirent des otages. Ils ne furent libérés qu’après d’âpres négociations ».

A Génelard, la guerre semble avoir laissé des traces partout, même loin des champs de bataille. Pourtant, la promenade ne se résume jamais à la tragédie. Elle raconte aussi l’ingéniosité et le caractère des habitants.

Dans une petite rue discrète, d’étranges cabanes en bois attirent l’attention. Aujourd’hui transformées en garages, elles portent en elles une autre mémoire. « Dans les années 1950, elles ont été construites avec le bois des anciennes péniches. A Génelard, on avait déjà inventé le recyclage ! » lance Jean-François Jaunet avec amusement.

Le maire aime rappeler que son village a toujours su inventer, transformer, imaginer. Et cela remonte bien avant le XXe siècle.

Car le véritable chef-d’œuvre de Génelard demeure cette impressionnante tranchée du canal du Centre, percée en 1783. Alors que le canal suit normalement le cours de la Bourbince, la rivière dessine ici un large coude. Les ingénieurs du roi décidèrent donc de couper au plus court.

« Nous avons inventé le raccourci », raconte savoureusement Jean-François Jaunet. « Cette tranchée a été imaginée par l’architecte du roi, Émiland Gauthey ».

Le chantier force encore l’admiration plus de deux siècles plus tard : six cents mètres creusés à la main, entre dix et douze mètres de profondeur, dans une époque où seules la force humaine et l’endurance pouvaient triompher de la roche.

Le guide démonte au passage certaines idées reçues. Non, cette tranchée n’a jamais servi de protection naturelle contre les Allemands pendant la guerre. Quant à celle que Léonard de Vinci aurait imaginé de son temps le canal du Centre, « je ne la connaissait pas celle-là » dit il même si la légende continue parfois de courir sur les quais.

Aujourd’hui, un autre combat se mène, celui de l’entretien du site. Jadis, les mauvaises herbes étaient éliminées avec des désherbants désormais interdits. Dorénavant, les solutions sont plus complexes… et coûteuses. « Faire intervenir une entreprise spécialisée représenterait près de 300 000 euros », précise le maire.

Alors, l’idée fait son chemin, pourquoi ne pas employer des chèvres, voire des moutons grimpeurs, pour nettoyer les parois abruptes de la tranchée ? A Génelard, même l’écologie prend des airs d’invention locale.

Avant de reprendre la promenade, Jean-François Jaunet pose une dernière question à ses visiteurs : « A votre avis, combien de pierres ont été nécessaires pour construire cette tranchée ? »

Les regards hésitent.

« Deux cent quatre-vingt-dix mille pierres », répond-il finalement.  » Soit la surface de deux terrains de football ».

Le chiffre impressionne. Mais l’histoire des pierres n’est pas terminée. Car celles de Génelard ont aussi voyagé jusqu’à Paris. Les célèbres pavés devenus symboles de Mai 68 provenaient d’une carrière voisine, du côté de Martigny-le-Comte. Chargés sur des péniches, ils remontaient autrefois le canal vers la capitale.

Et cette fois, ce n’est pas un pavé dans la mare, mais bien un morceau d’Histoire que Génelard continue de faire flotter au fil de l’eau.

J.B.

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