Montceau – Hommage à Ambroise Croizat, comme au bon vieux temps

Chacun est resté à sa place mais avec sa propre sensibilité. L’hommage rendu à Ambroise Croizat à l’inauguration du parking qui porte son nom n’a soulevé aucune contestation possible. Ce fut un grand homme politique. C’est lui, avec d’autres mais Ambroise Croizat en particulier, qui met en place le système de protection sociale, celui de la retraite, les allocations familiales et améliore le droit du travail et même le statut du mineur .

Il est alors ministre du travail du général de Gaulle du 21 novembre 1945 au 26 janvier 1946. Ambroise Croizat est communiste.

Donner le nom Ambroise Croizat à un parking, même s’il s’agit celui qui encadre le bâtiment de la sécurité sociale, le centre des impôts et le centre de santé pluridisciplinaire Esculape, en temps normal aurait été un événement qui n’aurait nécessite aucun commentaire particulier. Sauf que nous sommes en période électorale des municipales, que ce jeudi 5 décembre 2019, la France risque d’être paralysée par un grève nationale pour dire non à la réforme de la retraite.

Alors évidemment, en ce jour inaugural, tant les communistes du Bassin minier, les membres de la CGT _ Ambroise Croizat a été secrétaire général de la Fédération unique des métallurgistes CGT, qui regroupait alors 20 % des effectifs de la CGT _ qu’avec Marie-Claude Jarrot, maire de Montceau, c’est avec doigté  qu’ils prirent à tour de rôle la parole. Mais il y a eu tellement de sous-entendus, qu’heureusement Ambroise Croizat rassemble toutes les tendances. Et pour longtemps.

A cette époque, les communistes représentaient un courant de pensée qui s’est totalement dilué de nos jours. Alors avec Ambroise Croizat et le refus de la réforme de la retraite, il redonne du souffle au PCF qui, par ailleurs, pour exister aujourd’hui localement, a rejoint la liste de Laurent Selvez aux municipales.

Pour être plus clair, afin que chacun comprenne, ce que le général de Gaulle a fait avec les communistes, que François Mitterrand a tenté également avec le PC, n’est plus possible aujourd’hui, ne serait-ce qu’à Montceau même si Marie-Claude Jarrot se réclame du Gaullisme avec son père, que la ville de Montceau est médaillée de la Résistance. En 2019, le mariage gaulliste et communiste est une utopie. Alors on compose avec des petites phrases, avec obligation de lire entre les lignes.

« La sécurité sociale est devenue l’insécurité sociale » relevait Christian Tramoy, secrétaire de la section PC du Bassin minier, « La sécu n’est rien d’autre que le droit de vivre ».

Même Gérard Burtin, de l’IHS, institut CGT d’histoire sociale,  a glissé à la fin de son intervention à Marie-Claude Jarrot, « si vous désirez un droit de réponse ».

« Mais il n’y a pas de droit de réponse, nous rendons hommage à un homme à l’origine de la sécurité sociale » lui a rétorqué madame le maire. « Inaugurer ce parking Ambroise Croizat, je n’ai fait que répondre à la demande du PC de la section du Bassin minier ».

Désormais Montceau-les-Mines est doté d’un parking au nom d’Ambroise Croizat. C’est le plus important.

Jean Bernard

A lire, l’intervention de Gérard Burtin de l’IHS-CGT 71 par Gérard Burtin à l’occasion du dévoilement de la plaque Ambroise Croizat à Montceau-les-Mines.

Libéré en février 1943, Ambroise CROIZAT est nommé, par la Confédération Générale du Travail clandestine, au Comité Français de Libération Nationale dirigé par le Général de Gaulle. Il y exerce la présidence de la Commission du Travail.
Là, entre résistants, mûrissent les rêves du Conseil National de la Résistance et les inventions sociales de la Libération. La sécurité sociale, bien sûr, dont le postulat colore le programme du CNR du 15 mars 1944 : « Nous, combattants de l’ombre, exigeons la mise en place d’un plan complet de sécurité sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail, avec gestion par les intéressés et l’État […] dont une
retraite permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours… »

S’engagent donc deux années de travail, de réflexion et de mûrissement qui aboutiront à l’ordonnance d’octobre 1945, instituant la Sécurité sociale.

Souvenons-nous que si, dès avant 1945, le concept de protection sociale existe déjà depuis parfois plusieurs décennies (loi de 1910 sur les retraites ouvrières et paysannes ; loi de 1928 sur les assurances sociales), les salariés ont, en fait, affaire à un véritable fouillis institutionnel : les patrons gèrent les allocations familiales, des caisses paritaires gèrent en majorité les assurances sociales devenues obligatoires en matière de santé et de vieillesse, des assurances gèrent les accidents du travail et les
régimes d’entreprise des cadres, des mutuelles ou les entreprises elles-mêmes gèrent les régimes spéciaux (mines, Sncf, fonctionnaires). Les taux varient d’une entreprise ou d’une branche à l’autre.

Ce que veulent faire les pères de la Sécurité sociale de 1945, c’est transformer ce fouillis largement patronal en un RÉGIME GÉNÉRAL : caisse unique pour l’ensemble famille, santé, vieillesse, accidents du travail et maladies professionnelles, financée par un taux unique interprofessionnel de cotisation et gérée par les travailleurs eux-mêmes.

Un tel régime est RE-VO-LU-TION-NAIRE !…

En effet, il constitue de fait une classe salariale unifiée, il ôte l’initiative au patronat sur le sujet, il permet à la classe ouvrière de se construire en gérant une part notable de la valeur (1/3 de la masse salariale dès 1945) afin de l’affecter à une autre pratique du travail, sans employeurs, sans actionnaires et sans prêteurs, qu’il s’agisse de la production de la santé, de celle de la famille ou de celle des retraités…

Ce sont donc quatre principes majeurs qui feront la charpente de l’institution envisagée :
• L’UNICITÉ : tous les… « risques sociaux » regroupés dans une seule caisse.
• La SOLIDARITÉ, au travers d’un système de répartition entre actifs et non actifs, financé par les richesses créées dans l’entreprise et prélevé par le biais des cotisations sur la masse salariale.
• L’UNIVERSALITÉ, sous-tendue par l’idée de soigner toute la population et de suivre « dans sa santé, l’individu de sa naissance à son décès ».
• La DÉMOCRATIE, c’est-à-dire la volonté de confier la gestion de l’institution aux bénéficiaires eux-mêmes, avec à la clé, l’élection des administrateurs par les salariés.

Ré-affirmons-le : il s’agit bien d’une conception révolutionnaire !…

Rappelons également que, si le rapport de force de la Libération a permis la naissance de celle que l’on va désormais appeler « la sécu », c’est-à-dire un Parti communiste à 26% des voix à l’automne 1945, une CGT avec 5 millions d’adhérents, une classe ouvrière grandie par sa lutte dans la Résistance et un patronat apparemment déconsidéré par sa collaboration avec l’ennemi nazi, rappelons donc que la capacité révolutionnaire de ce concept de société fait l’objet d’un refus déterminé des gaullistes,
du MRP et de la SFIO, brefs, des partis de gouvernement, qui ne concéderont aux communistes que quelques strapontins dont ils seront éjectés par Léon Blum dès décembre 1946.

A l’intérieur même de la CGT, les fédérations animées par les socialistes et qui préparent la scission de 1947 pour fonder Force Ouvrière, luttent contre la mise en place du régime général, à laquelle la CFTC refuse également de contribuer.

Le patronat, loin d’être désarmé, est puissamment soutenu par les ministres non communistes qui font appliquer l’interdiction de négocier les salaires, pratiquée depuis 1938, et s’opposent à toute hausse, alors que la pénurie sciemment organisée par le même patronat conduit à une hausse des prix : et tout ce beau monde attend, de la chute du pouvoir d’achat populaire, un retournement des ouvriers contre les communistes et la CGT.

C’est dans ce climat très hostile qu’Ambroise CROIZAT, Ministre du Travail, et Pierre LAROQUE, haut fonctionnaire, Directeur général des Assurances sociales, réussissent pourtant à lancer le régime général de sécurité sociale. Sous leurs directives et dès le lendemain des ordonnances, débute un immense chantier : les militants de la CGT, en seulement quelques mois, mettent en place les caisses sur tout le territoire français ; 138 caisses de Sécurité sociale sont alors édifiées et gérées par un peuple
anonyme, après le travail ou sur le temps de leurs congés…

Pierre LAROQUE déclarait ainsi en 1947 : « En quelques mois et malgré les oppositions, a été bâtie cette énorme structure […]. Il faut dire l’appui irremplaçable d’Ambroise CROIZAT. C’est son entière confiance manifestée aux hommes de terrain qui est à l’origine d’un succès aussi rapide. »

Or, le nom d’Ambroise CROIZAT a été évincé de l’histoire -à ce propos, nous vous renvoyons à la démonstration magistrale qu’en a fait Gilles PERRET par le biais de son formidable film « La Sociale »- et c’est bien souvent qu’on attribue la paternité du régime général de la Sécurité sociale à Charles de Gaulle, qui était pourtant défavorable au système de caisse unique et à sa gestion démocratique par les bénéficiaires.

La classe dirigeante vole ainsi l’Histoire populaire de la Sécu…

A l’enterrement d’Ambroise CROIZAT, un million de personnes se déplacèrent pour lui rendre hommage, et si le peuple de France était là, c’est qu’il n’avait pas oublié le rôle du mouvement ouvrier dans la création de cette institution révolutionnaire !

L’écriture de l’histoire est, elle aussi, objet de lutte des classes.

Sources : IHS-CGT ; Fiches argumentaires de la CGT « Un brin d’histoire pour cette création ouvrière » ; Biographie d’Ambroise CROIZAT par Michel ETIEVENT ; « Écrire l’histoire populaire de la Sécurité sociale » de Bernard FRIOT ; « Une autre histoire de la Sécurité sociale » Bernard FRIOT et Christine JAKSE, Le Monde Diplomatique décembre 2015.

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