Ils sont peut-être repartis avec une pointe de frustration. Et pour cause ! Cet après-midi-là, à l’Embarcadère de Montceau-les-Mines, une poignée de spectateurs, parmi lesquels des directeurs de théâtre, était venue assister à la sortie de résidence de la compagnie de danse Zéo. Ils s’attendaient à découvrir une œuvre contemporaine dans son intégralité. Ils n’en auront finalement vu que deux extraits de Jojo. Deux fragments, pas un de plus.
Imaginez Mozart à la tête de son orchestre, vous laissant entendre quelques mesures du premier mouvement de sa 40e symphonie, avant de vous transporter au menuet, troisième mouvement. Et puis, rideau ! A vous de faire le lien, de reconstruire, d’imaginer. Débrouillez-vous avec ça !
C’est précisément là que Zoé entend déplacer les lignes. Quinze jours de travail à l’Embarcadère, cinq semaines seulement depuis le début de la création, sa compagnie ne vient pas présenter un spectacle abouti, encore moins chercher des applaudissements. Elle vient mettre son travail à l’épreuve du regard des autres. La véritable rencontre avec le public, elle, aura lieu le 2 février 2027, à Montceau-les-Mines.
Cette sortie de résidence prend ainsi une tout autre dimension. On parle justement de feedback, mais le mot serait presque trop sage pour décrire l’expérience proposée. Zoé, danseuse et chorégraphe, pose une question qui va bien au-delà du simple commentaire artistique : Comment le spectacle, à travers le corps et le mouvement, entre-t-il en résonance avec votre propre expérience ?
Elle connaît le parcours de Jojo, son univers, ses détours et ses zones d’ombre. Mais ce qu’elle cherche aujourd’hui, ce n’est pas à vérifier si le public a compris ce qu’elle voulait raconter. C’est justement de savoir ce que chacun a reçu, ressenti, projeté. Ce qui a fait écho. Ce qui a résisté.
« Nous donnons très peu d’informations aux spectateurs pour qu’ils ne soient pas influencés. J’attends d’eux leur ressenti », explique-t-elle.
Une manière de faire qui n’a rien d’anodin. Il ne s’agit plus de placer le spectateur dans son fauteuil, « c’est le mettre dans une position inconfortable, lui qui, d’habitude, est avant tout consommateur et non acteur », souligne la chorégraphe.
Inconfortable ? Sans doute. Mais terriblement fertile ! Car ce que Zoé vient chercher, ce n’est pas une validation, encore moins un verdict. Elle attend une matière vivante, des perceptions singulières, des émotions parfois inattendues. Autant de pistes susceptibles de nourrir la suite du travail.
Les spectateurs n’ont donc pas assisté à un spectacle au rabais, ni à une œuvre inachevée dont il manquerait simplement quelques morceaux. Ils ont découvert une compagnie au travail, à un moment où tout reste encore ouvert, où le mouvement peut évoluer, où les intentions peuvent se déplacer. Ils ont été invités, presque à leur insu, à entrer dans les coulisses sensibles de la création.
Et c’est peut-être là que réside la singularité de Zoé, ne pas chercher à tout montrer, ne pas tout expliquer, ne pas prémâcher le regard. Elle préfère laisser des espaces vides, provoquer des questions, accepter que le public lui renvoie parfois autre chose que ce qu’elle avait imaginé.
Une démarche déroutante, mais parfaitement assumée. Car cette danseuse, nourrie d’une formation classique, apporte à la danse contemporaine un regard singulier, une exigence du geste et une liberté de mouvement qui lui appartiennent.
Avec Jojo, elle cherche à faire remonter à la surface cette âme souterraine qui traverse son travail. Et si, pour y parvenir, il faut commencer par désorienter le spectateur, Zoé n’a manifestement aucune intention de s’en priver.
Après tout, la danse n’est-elle pas aussi l’art de nous faire perdre nos repères pour mieux nous mettre en mouvement ?
![]()
J.B.
![]()













