« Je vous présente Jules Chagot ». Inerte comme une statue.
Ainsi débute la visite du musée de la Mine de Blanzy, dans le cadre des Nuits au musée 2026. A la tête de la première vague de visiteurs, Flavie, qui entame sa troisième année comme guide, mène la troupe d’un pas assuré comme on descend autrefois au fond.
Le succès est total, le musée affiche complet (près de 100 personnes). Quatre groupes se succèdent, accompagnés chacun de leur guide, avec sa voix, sa verve, son costume et sa manière bien à lui de faire revivre les entrailles de la terre. Tous possèdent ce rare talent de replonger le visiteur dans l’univers âpre et sombre des gueules noires.
Même les enfants demeurent bouche bée. Ils peinent à croire que des garçons de leur âge descendaient jadis au fond de la mine pour pousser des bouettes de six cents kilos chargées d’or noir.
« Ils avaient douze ans à peine. Puis, à quinze ans, ils devenaient apprentis mineurs avant d’être mineurs à part entière à leur majorité », explique Flavie d’une voix grave. « A cinquante et un ans, ils partaient à la retraite, quand la mine leur avait laissé assez de forces pour y parvenir ».
Puis vinrent les chevaux, remplaçant peu à peu les enfants dans les galeries. Les jeunes garçons restaient pourtant auprès d’eux, chargés de les nourrir, de les soigner, de les maintenir en vie durant une quinzaine d’années, sans jamais revoir la lumière du jour.
« Quand ils remontaient enfin à la surface, c’était pour partir directement à l’abattoir », souffle presque la guide avec une tristesse contenue.
Plus qu’une simple visite, c’est une véritable leçon d’histoire qui s’offre aux visiteurs du soir. Certains y retrouvent des souvenirs enfouis, un père mineur, un grand-père descendu au fond, ou encore ce voisin dont le père rentrait chaque soir le visage noirci par la poussière du charbon.
A Blanzy, tout commence vers 1750. Puis vient l’essor des Houillères de Blanzy, l’ombre tutélaire de Jules Chagot et, plus tard, la naissance de Montceau-les-Mines en 1854. A cette époque, les Chagot règnent sur leur empire industriel avec une autorité sans partage. Ils bâtissent des maisons pour les mineurs, des écoles pour leurs enfants, un hôpital pour soigner les corps meurtris. Ils encouragent la gymnastique afin d’endurcir les muscles, le football pour cultiver l’esprit d’équipe, mais interdisent la culture de la poire, dont les fruits finissaient trop souvent en eau-de-vie. Ils élèvent aussi des églises, persuadés qu’il faut sauver les âmes autant que maintenir les hommes au travail.
Car les mineurs, il fallait les garder vivants. Et surtout, il fallait les retenir.
A Blanzy, le dernier puits a fermé en 1992. Depuis, le silence a remplacé le fracas des wagonnets et le souffle des machines. Mais dans les galeries du musée, au détour d’une lampe vacillante ou d’un récit murmuré, la mine continue encore de respirer.
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J.B.
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