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Dans la nuit du samedi 24 au dimanche 25 octobre, à trois heures du matin, la France va vivre un événement extraordinaire, le temps va reculer ! A trois heures, il sera deux heures. Nous allons donc disposer d’une heure supplémentaire, gratuitement, sans démarche administrative, sans formulaire Cerfa en douze exemplaires et, fait rarissime, sans intervention de Bruxelles.
Une heure entière ! Soixante minutes ! Trois mille six cents secondes !
Et qu’allons-nous en faire ?
Dormir ? Quelle vulgarité ! Dormir, c’est précisément ce que font les gens qui n’ont aucune ambition temporelle. Non, mes amis, nous devons nous montrer à la hauteur de cet événement historique. Nous venons de recevoir un cadeau du destin. Il serait inconvenant de le gaspiller en ronflant dans des draps à fleurs.
Il faut agir !
Dès que l’horloge affichera trois heures, je propose que chaque citoyen se lève, enfile son peignoir et se présente devant sa mairie pour réclamer sa part de temps supplémentaire. Après tout, si l’État nous impose de changer d’heure, il doit bien nous restituer quelque chose. Je suggère un guichet spécial, celui du Service des minutes récupérées, avec ticket numéroté, distributeur de café et fonctionnaire habilité à tamponner les secondes.
Les premiers arrivés pourraient demander une rallonge. Les plus gourmands exigeraient deux heures. Les syndicats réclameraient une semaine de trente-cinq heures… plus une heure. Quant aux retraités, ils déposeraient une demande de prolongation de leur existence administrative, au motif parfaitement recevable qu’ils viennent de récupérer soixante minutes sur leur compte personnel de temps.
Evidemment, le gouvernement finirait par intervenir. Un ministre annoncerait à la télévision que cette heure supplémentaire sera soumise à cotisations sociales, à la CSG, à la taxe sur les loisirs nocturnes et, pour les plus de cinquante ans, à un prélèvement exceptionnel sur les souvenirs d’enfance.
La colère gronderait.
Les Français descendraient dans la rue avec des pancartes : « Rendez-nous notre heure ! » et « Touche pas à mes 3 600 secondes ! »
Les casseurs, eux, s’attaqueraient aux horloges publiques. Les assurances refuseraient de rembourser les dégâts, au motif que les pendules auraient été volontairement retardées. Les experts seraient formels, le sinistre se serait produit deux fois, à une heure d’intervalle, mais à la même heure officielle.
Premier incident spatio-temporel. Il ne serait que le début.
Imaginez un boulanger particulièrement inspiré qui déciderait d’ouvrir deux fois à trois heures du matin. Il vendrait une première fournée de croissants, reculerait sa montre, puis vendrait une deuxième fournée aux mêmes clients, qui jureraient pourtant n’être jamais venus. Il doublerait son chiffre d’affaires sans augmenter ses horaires de travail.
Mais le véritable drame commencerait dans les couples.
Imaginez monsieur qui, à deux heures cinquante-neuf, annonce à madame qu’il descend acheter des cigarettes. Il revient à trois heures dix. Sauf qu’entre-temps, l’heure a reculé. Madame, qui a déjà vécu cette scène, affirme qu’il est parti deux fois. Monsieur soutient qu’il n’est sorti qu’une fois. Le voisin confirme l’avoir vu rentrer avec deux paquets.
Quant aux amoureux, ils sont désespérés, certains se sont embrassés à trois heures, puis se sont retrouvés à deux heures, obligés de recommencer. Une véritable épidémie de baisers administrativement renouvelables menace la santé publique.
A l’Élysée, on convoque immédiatement un conseil de défense.
Un conseiller propose de supprimer les horloges.
Un autre suggère de remplacer le temps par un système de points, comme les permis de conduire.
Le président écoute, médusé, puis demande l’heure.
Personne ne sait.
A ce stade, la France entière a perdu la notion du temps. Les trains arrivent avant d’être partis. Les factures sont payées avant d’être émises. Les enfants naissent avant leur conception.
Enfin, l’aube approche.
Les oiseaux chantent deux fois. Le soleil hésite à se lever, car il ne sait plus s’il est attendu à l’heure habituelle ou à l’heure précédente. La Lune demande un report de sa prochaine apparition. Les marées déposent un préavis de grève.
Et nous, pauvres humains, nous regardons nos montres avec l’air ahuri de poissons rouges découvrant qu’ils ont nagé deux fois autour du même bocal.
Alors, que faire de cette fameuse heure supplémentaire ?
Je vous propose une expérience scientifique d’une audace inouïe.
A trois heures du matin, levez-vous. Prenez une chaise. Asseyez-vous devant une horloge. Regardez les aiguilles reculer. Puis dites solennellement : « J’ai gagné une heure. Je vais l’utiliser pour ne rien faire ».
Et ne faites rien.
Pas de ménage. Pas de factures. Pas de bonnes résolutions. Pas de régime. Pas de pelouse à tondre, de chien à sortir.
Rien.
Si quelqu’un vous demande ce que vous avez fait de votre heure, répondez que vous l’avez investie dans le patrimoine immatériel de la paresse française. Après tout, le temps est une chose précieuse. Nous passons notre vie à le compter, à le mesurer, à le vendre, à le perdre, à le rattraper et à nous plaindre d’en manquer.
Alors, pour une fois, profitons-en pour devenir parfaitement inutiles.
Car il est peut-être temps de comprendre que le plus grand luxe n’est pas d’avoir une heure de plus pour faire davantage de choses, mais d’avoir une heure de plus pour n’avoir absolument rien à faire.
Sur ce, je retourne me coucher, je préfère encore dormir. D’autant que je viens de recevoir un SMS de la Sécurité sociale : « Monsieur, votre heure supplémentaire a été contrôlée. Elle est jugée non conforme. Merci de la restituer avant-hier, sous peine d’une pénalité de 60 minutes« .
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J.B.



