Témoignage – Philippe Polakowski, dans l’enfer du tsunami asiatique à voir à la télé

Ce jeudi 8 janvier 2026, à 21h10, RCM Découverte diffuse Apocalypse en Asie : le tsunami de 2004 minute par minute. En juillet dernier, une équipe est venue recueillir la parole d’un Montcellien, Philippe Polakowski. Il raconte le jour où la terre a tremblé sous ses pas, sur l’île thaïlandaise de Koh Phi Phi. « Mais c’était quoi, ça ? »

Le 26 décembre 2004, au lendemain de Noël, personne ne voit venir la fin du monde. Sur l’île de Phi Phi, Philippe Polakowski se lève vers 9h, l’esprit encombré par des préoccupations bien terrestres, une livraison de matériaux. Installé en Asie du Sud-Est depuis 1999, il nourrit un projet ambitieux, bâtir un hôtel de vingt-quatre chambres. Le terrain est trouvé. Le ciment et les chevrons, eux, ont été déposés la veille, le 25 décembre, sur la plage.

Ce matin-là pourtant, quelque chose cloche. Le corps proteste. « Je ne me sentais pas bien », confie-t-il. La nuit a été agitée. Un cauchemar le hante, des silhouettes courant en tous sens, fuyant vers la colline, comme guidées par une peur invisible.

Avec son épouse et leur fille de quatre ans et demi, ils occupent un appartement de plain-pied. La plage est proche, à peine trois cents mètres, mais invisible, dissimulée derrière un lacis de ruelles étroites. Sur Phi Phi, aucun véhicule. L’île appartient aux pas, aux voix, aux corps.

En revenant de la plage, Philippe achète un sac de glaçons. Il le pose au sol. Puis tout se met à vibrer. « La terre tremblait. Un bruit sourd montait, comme un feu de forêt. Une canette de soda glissait sur la table ». Il croise le regard de sa femme. Elle dit : « Il y a le feu ».

Le souvenir qui ne vieillit pas

Nous sommes pourtant en janvier 2026, rue d’Autun, à Montceau-les-Mines. Mais dans les yeux de Philippe Polakowski, le temps se replie. Ses pupilles se dilatent, deviennent écran. Le 26 décembre 2004 s’y projette à nouveau, sans filtre, sans montage, dans toute sa brutalité.

Debout, il rejoue la scène. Son corps parle autant que sa voix. Il va, vient, tranche l’air de gestes nerveux.
« J’ai dit à ma femme : prends la petite, allez chez la propriétaire, partez. Une petite voix me criait de quitter les lieux. Dehors, les Thaïs hurlaient : L’eau arrive ! Je ne comprenais pas. Et puis j’ai vu des poutres, des tôles voler. Là, j’ai pensé, mais c’est quoi, ça ? »

Il ne pense plus. Il n’analyse plus. Il fuit. Comme les autres. « Les gens tombaient devant moi. On se marchait dessus ». Après soixante-quinze mètres, il se retourne. Son appartement s’effondre, fragile comme un château de cartes.
« Et là, j’ai vu. Pas une vague. Un mur. Un mur d’eau. Des tonnes d’eau. A ce moment-là, j’ai repensé à mon rêve. Je devais monter sur la colline ».

L’eau, la course, le silence

Les mots peinent à contenir la scène. Philippe est à bout de souffle. L’eau gagne du terrain, avale tout. Il s’agrippe à un arbre alors que l’urgence est de grimper encore, toujours plus haut. En contrebas, la vague rattrape les corps. Les vies tombent, fauchées, comme des quilles.

Puis, soudain, le silence. Sur la colline, plus rien ne bouge. Il s’arrête. Il appelle sa femme.
Elle apparaît. Leur fille dans les bras. Vivantes. Contre toute attente, Philippe redescend. L’instinct du secours l’emporte. L’ancien ambulancier de Montceau ne peut rester spectateur.

En trois minutes, Phi Phi a disparu sous l’eau. « Je vois une femme sortir de l’eau avec un enfant dans les bras. Elle croit que c’est le sien. Elle le lâche. Ce n’est pas son enfant. Partout, dans toutes les langues, j’entends des Au secours ».

Le cauchemar s’étire. « Quelqu’un crie : tsunami ». A l’horizon, un grondement. Un bouillonnement. La deuxième vague arrive. « Ceux qui criaient… ne criaient plus ». Dix minutes plus tard, l’eau se retire, dévoilant les corps. La chaleur accélère la décomposition. L’odeur s’installe.

Il redescend vers la plage. Tout est rasé. « Là, je me suis dit : tu es dans la merde ».

Aider, malgré tout

Il remonte pourtant. Il parle thaï. Il organise. Un hôpital de fortune prend forme. Des portes, des tôles deviennent des brancards. Il se souvient d’un Suédois, la cuisse arrachée. « Pour stopper l’hémorragie, j’ai attrapé l’artère. J’ai fait un nœud ».

A 17 heures, un hélicoptère se pose. A deux heures du matin, un bateau accoste de l’autre côté de l’île.
Le 28 décembre, Philippe est évacué vers Phuket. Là-bas, les ressortissants étrangers sont pris en charge. Devant la tente française, un homme brandit une pancarte à son nom. Il retrouve sa femme, sa fille.
« Il faut que tu appelles ton père. Je lui ai dit que tu étais mort ».

A son père, qui l’attend en France, il annonce pourtant qu’il reste. « Je ne pouvais pas partir. Pas décemment. J’étais là depuis quatre ans ».

Et Bernard ?

Bernard Braud, le Sanvignard, était venu lui rendre visite. « J’ai fait tous les hôpitaux. Rien ». Son corps sera retrouvé en mars.

Sur place, Philippe Polakowski devient chargé de mission notamment pour la Croix-Rouge sur les six îles touchées. Il fonde l’association Entraide et Solidarité Child Watch Phuket. Sept cent cinquante mille euros seront consacrés à des projets d’aide.

En 2009, Philippe Polakowski rentre en France.
Mais Phi Phi, elle, ne l’a jamais vraiment quitté.

J.B.

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