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C’était le dernier conseil municipal de la mandature, le dernier aussi du maire, Hervé Mazurek. Son dernier conseil municipal et son dernier budget primitif adopté à l’unanimité. C’est quand même fort quand on sait que son équipe est divisée pour lui succéder.
Hervé Mazurek est entier, joue collectif, jamais il ne marquera un but contre son camp. Non, il n’a pas changé, il a toujours eu envie de protéger « son » Blanzy, il a été celui qu’on suivait avec toujours ce même parfum léger autour de lui.
Mercredi, c’était soir de dernière comme au théâtre avec des applaudissements nourris du public. Mais avant que le rideau ne tombe, Hervé Mazurek a pris la parole où il a mis en lumière l’épaisseur humaine de sa fonction, de l’homme qu’il est, du maire qu’il a été, sans omettre aussi les blessures silencieuses dont il a été victime.
Une dramaturgie digne de Shakespeare, un récit vivant.
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Au moment de refermer le livre de son mandat, Hervé Mazurek ne parle ni en stratège ni en homme d’appareil. Il parle en homme qui s’apprête à quitter une part de lui-même. Derrière les remerciements protocolaires et les rappels républicains affleure une émotion retenue, presque pudique. Il sait que, bientôt, on dira « l’ancien maire ». La formule est simple, mais elle sonne comme un passage de témoin.
Son discours est traversé par une fidélité profonde, la fidélité au service public, aux agents municipaux, aux élus, à cette ville qu’il nomme avec affection « ma ville ». Pendant près de dix-huit ans, dont plus de douze à la tête de la commune, il a vécu la fonction sans distance, 24 heures sur 24, sans s’économiser. On lui a reproché son omniprésence, il ne la renie pas. Elle était, à ses yeux, la condition même de l’engagement.
Mais sous la fermeté de l’élu affleure la fatigue morale de l’homme. Il reconnaît être arrivé « au bout d’une histoire ». Non par renoncement, mais par lucidité. Partir tant que la passion est intacte. Partir avant qu’elle ne s’effrite. Ce choix, qu’il affirme comme une évidence rationnelle, laisse pourtant transparaître une difficulté intime : quitter la lumière, quitter la responsabilité, quitter cette tension permanente qui structure une vie.
Il assume les décisions prises, y compris celles qu’il n’approuvait pas pleinement. Être maire, dit-il en creux, c’est accepter d’endosser seul le poids des décisions collectives. C’est tenir le cap quand soufflent les vents contraires. C’est savoir que tous les regards convergent vers vous lorsque survient la tempête.
Et puis il y a la violence.
Il évoque d’abord celle que l’on pourrait presque qualifier d’attendue avec les menaces, les insultes, les messages haineux à l’aube, les colères projetées sur sa personne. Violence brutale, frontale, inacceptable « mais compréhensible », dit-il, comme l’exutoire d’une colère mal dirigée. Le maire devient cible. Il encaisse. Il continue.
Pourtant, ce n’est pas cette violence-là qui semble l’avoir le plus atteint.
La plus douloureuse est celle qu’il qualifie, sans la nommer longuement, de sournoise. Elle ne crie pas. Elle ne frappe pas. Elle se glisse dans les gestes retenus, dans les regards détournés, dans les mains que l’on refuse de serrer. Elle prend la forme d’un élu qui, ostensiblement, refuse de saluer. D’associations qui humilient par mépris. D’insultes nées d’une défaite électorale. D’un courrier anonyme reçu à domicile, convoquant la mémoire d’un mort pour menacer.
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Cette violence-là est plus insidieuse parce qu’elle cherche moins à contester qu’à blesser. Elle ne s’attaque pas seulement à l’action publique, elle vise l’homme. Elle procède par lâcheté, par anonymat, par allusion blessante. Elle ronge plus qu’elle n’explose.
Dans ses mots, on sent l’incompréhension face au « manque de respect » et au « manque de courage ». On devine aussi une blessure silencieuse. Non pas la blessure de l’orgueil, mais celle d’avoir voulu servir et de se voir réduit à un objet de rancœur personnelle.
Pourtant, il refuse l’amertume. Il refuse de faire de ces épisodes le centre de sa mémoire. Il choisit de retenir les réussites, les chantiers menés, la reconnaissance culturelle de la ville, les moments partagés avec les habitants. Il part avec le « sentiment du travail fait », laissant aux autres le soin d’en juger la qualité.
Son départ n’est ni triomphal ni amer. Il est digne. Il est habité par une forme de gravité douce. Il se réjouit presque de retrouver l’anonymat, comme un retour à une respiration plus simple. Mais derrière cette perspective affleure une vérité plus fragile. Etre maire n’était pas seulement une fonction, c’était une manière d’être au monde.
Il espère rester fier d’habiter Blanzy dans les décennies à venir. Cette phrase sonne comme un vœu intime. Comme si, au-delà des bilans et des polémiques, ce qu’il souhaite préserver par-dessus tout, c’est le lien.
Il quitte la fonction.
Mais il ne quitte pas la ville.
Et l’on comprend, à l’écouter, que c’est peut-être cela, le plus important.
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J.B.
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